Dans la plus grande discrétion est apparu sur le web depuis quelques jours le premier film consacré à Arcade Fire.Un film étrange, où la virtuosité des images de Vincent Moon côtoie la réalisation étroite de Vincent Morisset, leur webmasteur officiel. Heureusement, bien loin de décevoir, Miroir Noir, Neon Bible archives est un documentaire indispensable pour chaque fan qui se respecte. « Nous nous sommes entassés dans l’ascenceur, j’étais accroupi aux pieds de Richard. Ils ont joué Neon Bible, puis la porte s’est ouverte et nous avons affronté le torrent, nous avons pénétré la foule [de l’Olympia]. Je ne pensais plus à rien, j’étais pris dans la ferveur, à peine surveillais-je Vincent Moon. Je hurlais en silence, et je ne cessais de me répéter la même phrase: "On l’a fait Putain, on l’a fait!" » Le témoignage de Chryde sur le tournage du Concert à emporter d’Arcade Fire fiche des frissons dans le dos. C’était le 19 mars 2007. A cette époque, je me connectais religieusement à la Blogothèque en rêvant d’être à sa place, au plus près des groupes qui chaque lundi se livrent dans le plus grand dépouillement.
C’est sur ces images que démarre Miroir Noir, déjà disponible en téléchargement et en DVD au mois de mars. Un exercice de haute voltige où le plan-séquence suit la musique et son environnement, joue avec l’énergie de l’imprévu et une poésie brutale. D'ailleurs Vincent Moon, à qui l'on doit des documents sur Beirut, REM, the National en plus des Concerts à emporter, possède comme son alter ego Mathieu Saura l’œil du photographe. Il saisit avec une aisance déconcertante ce que d’autres cherchent désespérément à capter : la lumière, en mouvement, d’où qu’elle vienne, qui ne cesse de vaciller et d’éblouir ; et le bruit qui l’habite, son grain et ses contrastes. A force d’étalonnage, les noirs et les blancs luttent dans des images qu’on imagine tirées de vieilles archives. Et des archives il en est question. Pendant plusieurs semaines, il a suivi Arcade Fire en studio, montrant le couple Win Butler / Regine Chassagne concrétiser leur magistrale deuxième album, puis en tournée livrant Neon Bible à un public de croyants, voir d’intégristes plus souvent. Malheureusement le montage de Vincent Morisset, bien loin de la poésie de Moon, offre une lecture simpliste de documents mis bouts à bouts autour de messages vocaux laissés par les fans, qui eux y trouveront de toute façon leur compte : des images volées à Québec de leur chapelle transformée en studio, un crochet à Budapest pour l’enregistrement des cordes, une session acoustique dans un grand hôtel, et des séquences live à couper le souffle lors de leur tournée française. Extraits.
Non content d’être le plus important festival de BD en Europe, Angoulême est aussi un immense défricheur de talents qui propose depuis quelques années un concept original : les concerts illustrés. Une avant-première avait lieu la semaine dernière à Paris, un évènement à ne rater sous aucun prétexte puisqu’il mettait en scène mon chouchou, Christophe Blain, en compagnie de Arthur H. A ma droite, Christophe Blain. Découvert dans les Donjons Potron-Minet, adoré dans Isaac le Pirate et même encore un peu plus dans les trois tomes de Gus, Blain est devenu sans aucun doute le meilleur dessinateur de sa génération. Blain aime les histoires de cowboys pas comme les autres, les attaques de diligences, les saloons et les femmes. Son style est vif, riche et couleurs fauves. A ma gauche, Arthur H. « Le H d’Higelin en héritage paternel, de solides racines musicales, un voix rocailleuse taillée pour ses humeurs parfois sombres… » Dans le jeu des 7 familles de la chanson française illustré par Dupuy & Berberian, Arthur H est le petit fils de Gainsbourg, le neveu d’Alain Bashung et le cousin de Thomas Fersen. Il aime la poésie décalée et les chansons qui racontent des histoires. Son style conjugue le blues, le jazz et le goût du merveilleux.
Chacun affairé sur son instrument, d’un bout à l’autre de la scène, le spectacle se situe plutôt sur le mur du fond, où la main de Christophe Blain dessine en direct autant de tableaux que de chansons jouées au piano où à la guitare solo. Un portrait du chanteur en costume du XIXeme, un cosmonaute évoluant sur un corps nu, une robe rouge évoquant Marilyn, un cowboy avec les colts dehors… La rencontre des deux univers semble évidente mais ce qui fascine véritablement, c’est de voir le dessinateur à l’œuvre, les pinceaux utilisés, la fluidité du trait, la lumière, les couleurs, l’acuité du regard, la mélodie des mots, les détails ; l’occasion est bien trop rare, et la complicité entre les deux auteurs véritable. J'en ai d'ailleurs profité pour prendre quelques clichés. Heureusement deux autres rencontres de ce type auront lieu à Angoulême: Arno illustré par Nix et Johan de Moor, Rodolphe Burger illustré par Dupuy & Berberian. Détail et programmation sur le site du festival.
C’est une ténébreuse légende de mythologie grecque plongée en plein carnaval de Rio. C’est l’age d’or du cinéma brésilien et l’acte de naissance de la bossa-nova. Ce film est un immense cliché, mais c’est surtout un petit chef d’œuvre. L’histoire d’Orphée et Eurydice, tout le monde la connaît où en garde un vague souvenir. Elle a inspiré bon nombre d’artistes depuis l’Antiquité dans à peu près tous les domaines : de la peinture (Chagall) à la musique contemporaine (Philip Glass) en passant par le théâtre (Cocteau), la musique classique (Hofenbach) ou la littérature (Tennessee Williams). Mais la palme d’or revient à Marcel Camus qui en 1959 la transpose dans le Brésil moderne. Dans un décor de rêve, perché dans les favelas au sommet de la colline Orphée fait lever le soleil avec sa guitare. La vue sur Copacabana et le Pain de Sucre y est imprenable, les gens dansent, les couleurs explosent, bref c’est dans un Brésil de carte postale que l’histoire démarre. Orphée est un conducteur de tramway joué par un footballeur brésilien, et Eurydice est une jeune fille de la campagne à la beauté solaire.
Orfeu Negro, je ne l’ai découvert que tout récemment et pourtant j’ai l’impression de le connaître depuis longtemps. On revient aux origines de la bossa-nova, on embrasse les mélodies de la rue et les bruits du carnaval. Plus encore que le film c’est l'utilisation de morceaux de samba composés par Luiz Bonfa et Antonio Carlos Jobim qui créent un souffle de vie et de désir, une transe sensuelle de corps qui annonce le sentiment pourtant palpable de la mort. Sa musique a fait le tour du monde, a fait exploser la bossa nova aux Etats-Unis et en Europe ; elle est aujourd'hui devenue immortelle. Dans un superbe coffret édité par Potemkine (un label indépendant consacré au cinéma sous sa forme DVD) on peut même y découvrir un trésor inestimable, les premières versions de la bande originale finalement écartées par Camus comme "Manha de carnaval" interpretée par Joao Gilberto, dont la voix fut jugée trop blanche, ou le thème final que lui avait proposé Jobim, "Levanta poeira" pour lequel il préférera Bonfa.
Tecnicolor fait éclater les couleurs, les genres et les disciplines autour d'une envie commune : ecouter la musique autrement. Lire, illustrer, filmer.