lolita kubrick

«
Lolita, light of my life, fire of my loins. My sin, my soul. Lo-lee-ta: the tip of the tongue taking a trip of three steps down the palate to tap, at three, on the teeth. Lo. Lee. Ta. » Les mots se cognent les uns aux autres, se jaugeant et se répondant, dans un festival de sonorités élégantes. Les « l » s’appellent, les « t » s’apprêtent. Tout y est : harmonie, sens du rythme et de la rupture, une musique qui s’élève et ne retombera plus. Si j’aime autant les romans de Vladimir Nabokov, je crois que c’est avant tout pour cette manière à la fois sophistiquée et terriblement ludique de jouer avec les mots comme d’autres jouent avec des cordes. Le sens importe, bien sûr, mais la musique tout autant : les mots doivent résonner, et le vrai sens est là, caché derrière ces sonorités.
Nabokov s’amuse et néologise, en russe comme en anglais. Un temps, j’ai hésité à tenter l’aventure en anglais mais, terrorisé à l’idée de laisser échapper une partie du sens, je me suis résolu à accepter cet ersatz d’œuvre : la traduction. C’est d’ailleurs là toute l’ambiguïté de ma condition de lecteur français. Car paradoxalement, cette écriture si particulière présente l’avantage de rendre tout compromis très difficile. Traduire littéralement ou adapter, respecter au mot ou réinventer : le débat est sans fin. J’imagine d’ailleurs assez bien ce traducteur au supplice, le texte sous les yeux, bousculant les feuilles de son dictionnaire dans l’espoir d’arriver à retranscrire l’idée originale. Et parfois, je me demande ce qu’aurait donné une traduction par Nabokov lui-même, lui qui parlait parfaitement le français et avait – parait-il – désavoué la première traduction de Lolita. Une même partition à la disposition du même musicien, mais à qui l’on aurait donné de nouveaux instruments…
Oui, je crois que ce qui m’émeut le plus chez Nabokov, c’est cela : tout y est musique. Rien n’est fragile, tout se tient. Le nom des personnages, par exemple. « Van Veen » d’Ada ou l’Ardeur, ou « Humbert Humbert » de Lolita, sortes de refrains à eux tout seul, se mordant la queue et se répétant jusqu’à l’épuisement. Et ces néologismes, bien sûr, qui même traduits conservent une poésie à part…
Le son n’empêche pas le sens, mais il le transcende. Et, bien après leur lecture, lorsque je songe aux romans de Nabokov, ce sont parfois les images qui me reviennent, mais plus souvent ces mélodies faites de mots en équilibre, rebondissant en moi à l’infini.

 

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