Samedi soir, Etienne de Crecy a livré une performance live assez incroyable à Rock en Seine. Installé avec ses machines au centre d’un cube de 6 mètres de côté, le plus discret des parrains de l’électro française a transformé le simple « live » ordinateur en véritable performance artistique, intitulée « Beats’n’Cubes », associant à sa musique une installation artistique haut de gamme et le vidéomapping de 1024 Architecture. Ca faisait longtemps que je n’avais pas vu un live audio et visuel de cette trempe-là.

Coïncidence troublante, je tombais quelques jours plus tôt sur ces propos du dramaturge surréaliste Antonin Artaud (1930): « Le théâtre est un lieu concret qui demande qu’on le remplisse et qu’on lui fasse parler son langage concret. » Apparemment anodine, cette trouvaille poético-théorique annonce pourtant un changement radical des perspectives, une approche révolutionnaire du spectacle théâtral.

Habiter l’espace tout entier.

C’est vrai quoi : si on s’affranchit des frontières imposées à l’art dramatique (unités de lieu, de temps et d’action), on peut aussi s’affranchir de la scène où jouent les comédiens pour venir habiter le théâtre tout entier, du sol au plafond, en passant par le public ou les balcons. Bref le terrain de jeu idéal pour foutre le bordel. Transposée au concert, cette vision fulgurante est l’occasion de repousser là encore les limites, et d’offrir au public, non plus une simple séance où sont interprétées des œuvres musicales, mais de créer une véritable expérience live ! Une « expérience » au sens propre dans laquelle l’auditeur est au centre d’une œuvre auditive, visuelle et attractive.

Ce que fait Etienne de Crecy avec son installation audio-visuelle Beats’n’Cubes, n’est que le nouvel avatar d’un sillon creusé par d’autres artistes et musiciens avant lui. Il faut dire que les prestations live ont toujours été le talon d’Achille des musiques électroniques, car exporter sur scène un album de studio est un véritable casse-tête. On se souvient du raz-de-marée qu’avait suscité la pyramide des Daft Punk à Coachella 2006, des raves géantes des Chemical Brothers, des écrans led de Massive Attack connectés à des statistiques en temps réel, des mashups de pochettes sur écrans géants de 2 Many DJs, ou des projections en 3D (lunettes sur le nez) de Principles of Geometry ou l’installation « V-Mirror » de Vitalic… Ok, s’il est vrai qu’aujourd’hui les meilleurs exemples proviennent des musiques électroniques, l’histoire montre que le phénomène ne date pas d’hier.

Un peu d’histoire.

Déjà en 1966, le Velvet Underground intègre la Factory où il devient l’attraction centrale du Exploding. Plastic. Inevitable., un spectacle de Warhol qui mêle musique, projection de films et performance artistique sado-masochiste. En 1967, Pink Floyd emploie des solutions techniques d’avant garde : des haut-parleurs contrôlés par une roulette depuis la scène pouvant « promener » le son autour du public. Pink Floyd est d’ailleurs l’un des premiers à utiliser une panoplie d’éclairages psychédéliques projetés en arrière-plan, en s’associant très tôt avec l’artiste Mike Leonard, spécialisé dans les lumières, et plus tard avec Gerald Scarfe, qui leur conçoit des marionnettes géantes sur la tournée The Wall.

Créer du sens.

Le risque me direz-vous, c’est qu’on s’habitue à un déluge d’effets pyrotechniques au point de faire passer la musique au second plan, comme les concerts de Kiss, Marylin Manson ou Lordi (souvenez-vous) qui ressemblent de plus en plus aux spectacles du Puy-du-fou… On conviendra donc de faire le bon dosage entre les moyens dont on dispose et le territoire artistique que l’on explore. Pour ce qui est du bon goût, ça c’est une autre histoire.

Le plus difficile c’est de créer du sens, de transcender et d’emmener la musique sur d’autres territoires artistiques. C’est bien de jouer la carte de la pluridisciplinarité, mais à condition de faire les bonnes rencontres. A ce jeu-là le Creators Project, lui-mêmes issu du mariage entre Vice Magazine et Intel, en a fait d’ailleurs sa spécialité. Il répertorie depuis deux ans les meilleurs projets interdisciplinaires en matière artistique. Au hasard Balthazar, la rencontre de Phoenix avec Joakim Faaxvag : « On sait que la lumière peut transformer les ondes du cerveau. Donc on l’utilise comme un outil, pour changer la perception de notre public. On travaille beaucoup avec notre ingénieur lumière qui est un génie. » Le résultat est bluffant, inspiré directement des œuvres contemporaines de Dan Flavin, en harmonie parfaite avec la pop moderne du groupe français.

Le future commence maintenant.

Richie Hawtin, alias Plastikman est un super geek de la techno. En amont de sa tournée d’été 2010, il proposait une application iphone gratuite, spécifiquement créée pour l’occasion. Une fois synchronisée sur place au réseau local, elle permet de manipuler en temps réel des échantillons utilisés sur scène, de suivre ce qu’il se passe sur scène grâce à plusieurs angles de vu inédits, un affichage synchronisé aux effets visuels… Ca fait presque peur, mais souvenons nous que ce qui passe pour de l’avant-garde aujourd’hui, deviendra sans doute extrêmement banal demain. Pour les parisiens, la suite se passe à la Gaîté Lyrique et au CentQuatre, qui accueilleront le festival Nemo, défricheur d’Arts et installations numériques.

Antonin Artaud avait raison en publiant Le Théâtre et son Double : « Au point d’usure où notre sensibilité est parvenue, il est certain que nous avons avant tout besoin d’un théâtre qui nous réveille : nerfs et cœur. » Rideau.

 

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